Dayf Allah ou l’invité de Dieu

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Si je n’avais qu’une chose à retenir de mon voyage autour du Maroc. Si de ces deux ans à parcourir les routes, à arpenter les forêts et à gravir les collines pour le simple plaisir de les redescendre, je n’avais qu’une leçon à partager. Si de mes souvenirs lors de ces 693 jours, je n’avais qu’une histoire à raconter. J’aurais beaucoup de mal à choisir certes. Mais en me prêtant au jeu je dirais que l’une des remarquables découvertes de mon expédition a été la magie de l’expression Dayf Allah, qui signifie littéralement l’invité de Dieu.

Il est des expressions que l’on connait mais dont on ne mesure la valeur que lorsqu’elles correspondent à notre propre réalité. Pendant ces deux années, Dayf Allah est devenue ma réalité, un point d’Archimède pour des histoires toutes aussi prégnantes qu’instructives.

Il faut, cela dit, revenir à la tradition d’accueil marocaine pour réellement saisir son sens. Car au-delà des vertus de courtoisie et de solidarité que cette pratique ancestrale revêt, l’expression Dayf Allah se dote d’une portée spirituelle, voire mystique, transcendant le simple fait de recevoir quelqu’un chez soi.

Ma route m’avait emporté à Boujdour dans le monde de A’ami Lhaj, qui m’accueilli dans sa modeste demeure pour quelques jours. C’est lui qui, un beau soir, m’expliqua que le voyageur, passant, étranger était considéré comme un don de Dieu. Dès lors, lorsque ce dernier s’arrête précisément à une maison pour demander le gîte et le couvert alors qu’il en a dépassé plusieurs autres, cela relevait d’une volonté divine. Réjouis sont alors les habitants hôtes pour avoir été choisis et s’être vus confier cette responsabilité qui ne manquera pas de les faire profiter de bénédictions et de grâces. C’est d’ailleurs à partir du XIIe siècle que les zaouïas et les marabouts consolident ces croyances et pratiques et nourrissent cette atmosphère d’acceptation, d’amabilité et d’entraide. L’hospitalité représentait pour eux une condition au perfectionnement de la foi et tous ceux qui frappaient à leur porte devaient y avoir droit.

L’itinérance m’a donc fait découvrir la magie de cet héritage dont mes hôtes ont été des gardiens vigilants. De la baraque à la villa, de la khaima à la maison, de l’étable au campus universitaire et de la mosquée au poste des forces auxiliaires. Des lieux de résidence, j’en ai découvert. Bien sûr, il est arrivé que je me mue en un individu contemplé avec inquiétude et exposé à la surveillance et à la méfiance des sédentaires et de la police. Mais en règle générale, des liens humains et nobles se sont à chaque fois tissés avec les gens à qui j’ai sollicité Dayf Allah et qui ont accepté de m’accueillir. Le comble est que la magie opérait même lorsque nous étions nombreux. Et dans ces moments culminants de célébration du lien social, j’ai parfois reçu des gifles. Je les appelle les rencontres-gifles. Le genre de rencontres qui secouent mon être profond et me font voir l’Humain sous ses plus belles incarnations.

Comme ce 29 décembre 2013,

Depuis la veille nous étions six, Fadwa, Hajar, Oumnia, Selma, Amal et moi-même. Nous avions fait le départ de la ville de Kénitra et nous nous étions arrêtés pour camper dans la forêt Chnanfa. Il avait plu toute la nuit. Sous nos tentes, le sol humide avait malmené notre sommeil. Aux premiers rayons du jour, nous étions contents d’en sortir et de reprendre la route. A peine 2 kilomètres marchés, nous tombons sur une station de service. Une occasion pour prendre un bon petit déjeuner et faire sécher nos affaires. Ce jour là, il faisait beau. C’était le type de station de service dans lesquelles se trouvait un grand jardin à l’arrière. Nous y avons pris tout notre temps. Nous étions assis à table lorsque Mohammed, le jardinier, me demande d’aller le voir. Il était curieux et avait plein de questions à me poser, j’étais de mon coté ravi de lui répondre. Notre conversation déboucha sur sa proposition de passer cette nuit chez lui. Une proposition que nous n’avons eu aucun mal à accepter. Sa maison se trouvait au douar El Kasmiyine à dix kilomètres de la station. Nous convenons de le devancer le temps qu’il finisse son travail et qu’il nous rejoigne. Nous à pied et lui en moto, nous arrivons finalement à destination presque en même temps. Nous découvrons alors que Mohammed et sa petite famille vivaient dans un petit lot de terrain qui abritait une seule et unique chambre. Elle faisait office à la fois de salle de séjour et de chambre à coucher. Mais elle n’était pas pour autant très spacieuse et pouvait difficilement nous accueillir tous pour la nuit. Nous étions déconcertés. Mais la chaleureuse hospitalité de la famille nous fait rapidement oublier ce détail et nous plonge dans une très belle soirée où papotage, jeux et rires d’enfants sont au rendez-vous. Puis un bon dîner nous rassemble autour de la table. A peine avions-nous fini de manger et aidé à débarrasser la table que je vois Mohammed faire des allers et retours en ramenant à chaque fois des couvertures. « Allez les enfants, laissons nos invités se reposer ! », lança-t-il par la suite sur le pas de la porte. Je m’empresse alors d’aller le voir pour comprendre où partaient-ils. Il m’informe qu’ils allaient dormir chez les voisins, qu’ils étaient vraiment désolés car ils auraient tellement voulu en faire davantage pour nous.

C’est ainsi que j’ai, désormais, des membres de ma famille dans les quatre coins du pays. Ils m’ont considéré comme l’un des leurs au point que souvent, ils ont tenu à ce que je reste plus longtemps que prévu. Voilà pourquoi de huit mois, comme première estimation, je n’ai achevé mon voyage qu’au bout de deux ans.

 

1 commentaire
  • Hajar
    REPONDRE

    Et c’est à ce moment là que j’ai compris que le hasard n’existe pas !! Que chaque personne que nous croisons et rencontrons dans notre vie nous est bien destinée pour laisser au fond de nous une trace qui nous aidera à avancer dans la vie..!
    Je vous envoie tout l’amour mes très chers!

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